Le destin aura voulu que je joue aux échecs anyway. Mais pas avec Helmut. C’est Moïse qui m’a demandé une leçon.
Je venais de faire un parallèle habile entre ce qu’il venait de me raconter et la légende de l’invention du jeu d’échecs. Pour ceux qui ne la connaisent pas, en voici un résumé.
Il y a fort longtemps, un roi s’ennuyait beaucoup et promit de l’or à quiconque lui apporterait de quoi chasser son mal de vivre. Or un inventeur lui proposa le jeu d’échecs. Le roi fut ravi et demanda à l’inventeur ce qu’il voulait en retour. L’homme répondit: “Du riz pour manger, seigneur”. Le roi pouffa de rire et ridiculisa le pauvre homme: “Je t’offre de l’or et tu réclames du riz? Quel imbécile! Je t’en donnerai du riz, tant que tu en veux…” Alors l’inventeur lui dit de poser un grain de riz sur la première case de l’échiquier, puis deux sur la deuxième, quatre sur la troisième et huit sur la quatrième, ainsi de suite, toujours en doublant à chaque case. Le roi, incrédule, ordonna que l’on exécute la maigre requête, fier de son coup. Quand les serviteurs vinrent le retrouver pour lui dire qu’il venait de donner toute la superficie de son immense royaume en grain de riz, le roi comprit qu’il venait d’être fait échec et mat.
Si vous doutez encore, sachez que 2 à la puissance 64 est une quantité énorme de grains!
Donc, après cette histoire, Moïse me demanda si je pouvais l’aider à jouer aux échecs. Amoureuse a dû voir l’étincelle dans mes yeux… On trouva un minuscule jeu en verre et on s’installa pour la leçon. J’ai enseigné les échecs longtemps et je le fais toujours de la même manière que celle par laquelle j’ai appris: par la fin. Mon maître d’échecs était aussi mon professeur de mathématiques. Cubain, il s’appelait Eloi Blanco. Il était d’une grande sagesse et son intelligence m’étonnait toujours. Il me disait, quand je m’efforçais d’apprendre des ouverture par coeur: “Rien ne sert de commencer la partie si tu ne sais pas comment la terminer.” Et il me sortait une leçon tirée du livre de José Raoul Capablanca, un très grand champion, Cubain lui aussi. Jamais je n’oublierai ces heures de leçons, ces moments de pure délectation intellectuelle, longtemps après la cloche qui annonçait la fin du dernier cours.
Aujourd’hui, plus de vingt ans plus tard, je refaisais les gestes d’Eloi, et je me suis rendu compte seulement maintenant que j’avais appris les échecs en espagnol. Les mots, mais aussi la philosophie du jeu ont été inculqués en moi par un Cubain qui me récitait les leçons d’un autre Cubain. Je sais qu’Eloi aimait son pays, mais il l’avait fuit depuis très longtemps. J’ose croire que l’espace d’un moment au moins, je lui ai rappelé les parties qu’il jouait avec son père sur une vieille table de bois usée dans un café tranquille de La Havane.
Aujourd’hui Moïse a ramené en moi le souvenir d’Eloi. Quand je disais que Moïse est un ange…
0 Responses
Stay in touch with the conversation, subscribe to the RSS feed for comments on this post.