Itinéraire d’un enfant gâté

January 4, 2012  by Chrystian Guy  •  Chrystian Guy

New-York, 2010 - Columbus Circle

L’hiver ravive en moi un sentiment d’empathie très grand pour les hommes et les femmes qui vivent dans l’itinérance. Le froid, quand il n’est pas seulement synonyme de souffrances accrues, devient parfois mortel. Moins de gens qui déambulent sur la rue signifie moins de revenus de charité aussi. C’est un cercle vicieux; un de plus pour ces humains qui vivent dans l’oubli.

On donne facilement à l’étranger, loin de chez nous, pour des gens que l’on plaint plus facilement que son prochain au coin de la rue, juste en bas de notre bureau confortable. La distanciation rapprocherait-elle? Beau paradoxe! Ou est-ce que donner à l’étranger, via un organisme est plus rentable en raison du crédit d’impôt?

Je crois que donner à proximité est plus difficile, tout simplement parce qu’il y a une catharsis immédiate à voir son semblable souffrir dans des conditions qui nous semblent moins propices à la misère. Pourtant, qu’est-ce que la misère? Qu’est-ce même que la pauvreté?

L’itinérance n’est pas synonyme de misère ou de pauvreté, même si elle en est souvent un vecteur, voire un catalyseur. L’itinérance est d’abord une condition sociale. C’est pourquoi donner de l’argent ne réglera jamais l’itinérance. Mais donner un peu de soi, enfin, est encore plus difficile que de donner des sous.

J’ai vécu pendant quelques années une très belle relation avec René, un itinérant de la rue St-Denis à Montréal. Il avait dû cesser de travailler par maladie, avait touché chômage, puis aide sociale, puis aide alimentaire, puis, après avoir épuisé toutes les aides gouvernementales et ne pouvant pas retourner au travail, il avait commencé à mendier son pain, d’abord pour compenser les pertes de revenu, puis, ultimement, pour survivre. La première fois que je l’ai vu, il m’avait demandé 1,35$. Surpris de la précision de sa requête, je lui avait demandé pourquoi. Il avait dit, tout simplement, que c’est ce qui lui manquait pour un café chaud. Je lui avais dit en boutade sympathique que je payerais pour un service: j’avais envie de rire un peu. Il m’a tout de suite raconté une blague qui n’était pas si drôle, mais qui était bien envoyée dans les circonstances. Je suis allé prendre un café avec lui et j’ai payé pour nous deux, sans plus. Ce fut le début d’une longue série de cafés et, oui, de quelques extra plus généreux, mais ce fut surtout le début d’une très belle relation entre deux humains que tout semblait séparer.

Et vous savez quoi? René n’était pas malheureux. Je ne crois pas l’avoir entendu se plaindre plus de trois fois en près 7 ans. Il avait même un jour mis des sous dans mon parcomètre pour ne pas que j’aie de contravention, lui! Et le plus touchant de tous les gestes que René a eu à mon égard, est quand il avait rencontré mes deux filles, alors très jeunes, et qu’il avait couru leur acheter des fleurs, des fleurs belles comme la vie qu’il disait. Oh, bien sûr que sur le plan strictement monétaire, René avait reçu des dizaines de fois ces montants de ma part, mais je ne crois pas lui avoir offert autant que ce qu’il m’a donné de lui-même. L’itinéraire d’un enfant gâté, c’est le mien et le bout de chemin que j’ai partagé avec René m’a offert des leçons que je conserverai toute ma vie.

Un jour René a cessé de venir sur la rue St-Denis. Son grand coeur avait sûrement fini de donner. Mais je me souviens de lui.

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